Un peu de fantaisie et de mystère…

Un petit récit extrait de mon recueil « Bric-à-brac » -Poèmes en prose… publié chez Edilivre. Le brave chevalier errant parviendra-t-il à remplir sa mission au service de la Dame Blanche, reine des Nuitons d’Irlande ? Rien n’est moins sûr mais il rêve quand même de retourner auprès d’elle.

Pour servir une cause perdue

Lui ne sait pas au juste ce qu’il cherche dans sa dérive incessante, mais on raconte parfois qu’il part au-devant de l’aventure. Bien sûr il avait reçu pour mission de délivrer un nain prisonnier d’un géant. Mais il ne trouve rien de semblable nulle part, il se demande même si ce n’est pas simplement une fable. Certains commentateurs estiment que s’il n’est pas mis sur la bonne voie, c’est à cause de ses propres erreurs passées. On attendait de lui un héros impeccable, mais de nos jours il n’existe plus personne au monde qui le soit ! Il ne dira jamais « oui » à la joie, car la neige en plein été lui est comme fer rougi au feu qui se dépose sur ses plaies ! Il est connu de tous comme « le chevalier Sans Nom », puisqu’il préfère rester incognito. S’il n’accomplit pas ses exploits à la perfection, il sait que c’est parce qu’il demeure lui-même fragmentaire et insuffisant, malgré sa bonne volonté et son autodiscipline. Quand il croit enfin approcher de la sublimité souhaitée, elle s’éloigne brusquement de lui au grand galop, comme si une malédiction véritable pesait sur lui ! Il n’est pourtant pas de la race de Caïn (mais il est vrai qu’il ne se sent pas très proche d’Abel non plus) ! Adolescent, il avait courtisé la Dame Blanche, la reine des nuitons irlandais, mais ce fut en pure perte ! Elle n’a fait que se moquer de lui !

Une fois, en pénétrant dans un château de cartes, il se trouva au beau milieu d’un mystérieux bric-à-brac. Il se sentit transporté d’aise à la vue du plaisir effréné que prenaient à s’affronter paisiblement deux joueurs d’échec, immobiles pendant des journées entières. La châtelaine est une jeune fille gaie et insouciante plus qu’il ne sied. Il découvre qu’elle est secrètement tombée amoureuse de son frère ! Elle a même failli mourir d’un désir aussi inavouable ! Mais sa pusillanimité l’a vite tirée de ce souci. Ce n’est pas la dernière fois qu’une femme mortelle rêve de concevoir un enfant avec le Diable éternel ! Europe a donné un bien mauvais exemple en osant s’amouracher de Dis Pater ! Le chevalier sans nom décida de délivrer l’ingénue de ce charme en se déguisant de façon à ressembler parfaitement à son frère. C’est sous cet aspect fallacieux qu’il approcha la baronne et lui déclara sa flamme. Le teint de la belle devint plus vermeil qu’à l’ordinaire devant une telle merveille ! Il n’eut aucune peine à la séduire et il lui enseigna que se contenter de peu et mépriser le luxe est le secret de la réussite. Ils eurent de nombreux enfants mais ne furent pas heureux pour autant ! Il est resté pendant vingt ans auprès d’elle sans mettre les pieds dans une église, mais çà ne l’a pas empêché de se considérer toujours comme un noble combattant de la foi.

Les sujets de la baronne festoient dans les salles du manoir un seul jour par an. C’est à ce moment-là seulement que les pèlerins de passage ont une chance de les rencontrer. Pendant le reste du temps, ils n’existent pas, et, chose à peine croyable, ils n’ont jamais existé ! C’est un mystère non encore élucidé par la science ni par la police de l’Empereur Charles.

Le nouveau propriétaire des lieux est devenu riche sans l’avoir cherché. Mais comment jouit-il de son trésor ? Il le contemple sans cesse, il l’enferme à double tour, il réfléchit à tous les moyens possibles de le protéger, d’en rester le seul possesseur. Il a donc perdu son insouciance, sa liberté et sa probité d’autrefois. Il en éprouve du remord lorsqu’il se replonge dans la lecture des romans du cycle du Saint Graal. Un matin il avoue à sa cohabitante : « Je ne suis pas celui que vous croyez. Quand j’ai pénétré par enchantement dans votre demeure, j’ai tout de suite deviné à votre mine que vous étiez éperdument amoureuse de votre frère et je me suis donc fait semblable à lui pour parvenir immanquablement à vous plaire. Dans le même temps votre cher frangin a complètement disparu et il ne réapparaîtra plus jamais ! Je suis incapable de vous expliquer la cause de ce phénomène ! »

La gentille aristocrate s’exclame alors avec force admiration : « Si vous parvenez à lire dans mes pensées, vous êtes encore plus docte que le plus grand des savants qu’on puisse imaginer ! » 

Mais le héros sans identité s’est à présent ressaisi et il n’attendra pas la reverdie pour quitter ce domaine plongé dans une ambiance trop étrange et pour repartir enfin vers l’accomplissement de sa mission. Il saute en selle et s’éloigne au plus vite sans se retourner. Désormais il préfère chevaucher au hasard avec un but précis que de s’attarder sur place en un endroit bien précis sans le moindre objectif. Il parvient ainsi en un hameau où le fermier a dû renoncer à traire ses vaches le jour où elles sont toutes montées sur le toit de la ferme, sans qu’on parvienne à comprendre pourquoi. Le preux lance alors un appel pathétique à la population des environs : « Ça ne doit pas se savoir ! Il est interdit de parler de fin du monde tant que le vieux de la montagne chauve chante encore ! » Aucun barde ne prendra la peine de relater cette péripétie inhabituelle : poète est un métier ingrat, mais d’une grande licence ! La région où çà se passe est connue pour ses fabriques d’épées en acier d’une qualité supérieure. On y produit encore aujourd’hui, selon des procédés ancestraux, un excellent vin de mûres ardennaises.

Reparti en quête par un chemin étroit et pierreux connu de lui seul, le chevalier sans nom, intrépide, impavide et prodigieusement dynamique trouve l’occasion de redorer son blason en affrontant en combat singulier un gentilhomme sarrasin sans foi ni loi. Ce valeureux berbère qu’il défie est si beau qu’il ne peut pas être vrai : il y a de la magie là-dessous ! Mais le chrétien furieux n’en a cure et il vainc ce Maure arrogant sans trop de mal. Il décide de l’enfermer sur une île proche, au sol très rocailleux : il y restera prisonnier pendant deux cents ans, sans boire ni manger : pour lui l’existence deviendra pire que la mort !

Nul ne parvient à justifier le motif de la pérégrination du paladin anonyme. On doute même que celui-ci soit sincèrement croyant. Au fil du temps, il devient de plus en plus cruel envers ses adversaires et il ne lui arrive plus jamais de se montrer clément. Après plus de trente ans qu’il s’est éloigné d’elle, est-il toujours amoureux de Blanche Neige, la Reine d’un monde déchu dans les profondeurs des cavernes humides du sud de l’Erainn ??  On prétend qu’enfant, cette fille d’une famille gauloise s’était perdue dans la forêt, puis égarée dans un monde de nuitons : ceux-ci l’ont recueillie, élevée à leur manière et ont fini par en faire leur souveraine. Est-ce uniquement pour les beaux yeux lumineux et versicolores de cette pitoyable égarée qu’il montre tant d’ardeur dans les batailles ? Toujours est-il que les manants de Francie se signent en parlant de lui et prétendent, sans parvenir toutefois à bien le démontrer, qu’il est « le Diable en personne » ! Après tout il n’est peut-être qu’un pauvre diable !

(Le 21/4/2014)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s