Les Pélasges antiques d’après les auteurs grecs et romains

« Selon Homère puis les Grecs de l’époque classique, les Pélasges seraient le peuple autochtone le plus ancien de la Grèce. La mythologie grecque parle abondamment d’eux.
Mais qui sont-ils vraiment ? Hérodote, Thucydide et d’autres historiens ne les présentent que comme des peuples acculturés, des bandes errantes de pirates, de hors-la-loi ou de bergers misérables et naïfs. Bref, ils ne sont plus à leur époque qu’une minorité marginalisée et rejetée par le monde très « civilisé » des cités grecques. La plupart ne parlent même plus leur langue. Cela ne peut pas nous donner une image précise de ce que pouvaient être les Pélasges avant l’arrivée des Indo-Européens. Sur cette époque sans doute plus brillante de leur histoire, nous ne possédons aucun document écrit. La mythologie n’est pas fiable comme source à leur sujet : elle tend à les présenter simplement comme de bons sauvages qui passent une bonne partie de leur temps à s’amuser. De ces maigres informations, nous pouvons seulement retenir que certains d’entre eux étaient de bons pasteurs comme en Arcadie, ou des agriculteurs expérimentés comme à Éleusis, ou bien des marins. La plupart vivaient dans des villages qui pouvaient être abandonnés au bout d’un certain temps, et les bergers étaient semi-nomades comme, par exemple, les Perrhèbes. Mais il existait aussi de grosses bourgades sédentaires comme Kreston, Gyrton et Larissa en Thessalie. Ils semblent avoir été très croyants et ils possédaient des lieux de culte permanents, des sanctuaires comme à Dodone, à Delphes et à Éleusis.
Contrairement à celle des Indo-Européens originels, par exemple, la culture des Pélasges semble diversifiée, car s’adaptant bien au milieu naturel ambiant. Elle est donc plus « souple » que celle, souvent rigide, d’autres nations européennes antiques. Seule la culture des peuples de langues caucasiennes pourrait lui être comparée à ce sujet. Les Romains ont volontiers associé les Pélasges au mythe de « l’âge d’or ». Mère Nature leur dispense à profusion tous les biens dont ils ont besoin et un bien-être réel sans qu’ils aient jamais la nécessité de produire de grands efforts. On conçoit donc volontiers qu’ils respectent cette nature, avec même de l’amour. Ils sont présentés par les Grecs, avec exagération, comme des nomades (en réalité, ils sont seulement semi-nomades). C’est une nation du Néolithique encore villageois : une existence simple et bucolique les ravit et les enchante. Ils refusent donc la civilisation urbaine (présente dans la Crète minoenne, dans la Thèbes cananéenne et chez les Achéens), ils méprisent la métallurgie qui fait violence au sol par le creusement de mines nombreuses (l’or et le cuivre – proches de la surface – en faible quantité suffisent à leur bonheur), ils se contentent d’une agriculture peu productive et d’un élevage peu contraignant, avec un minimum de surveillance des troupeaux. Ils vivent en autosuffisance et ne produisent pas de surplus. Ils préfèrent les œuvres d’art (notamment musicales) aux objets utilitaires. En mer Égée et dans le golfe de Corinthe, au service de Poséidon, ils sont volontiers marins, pirates et commerçants : ils se révèlent aussi être des artistes inspirés lorsqu’ils taillent le marbre. En Arcadie, en Élide et en Épire, ils sont surtout de bons pasteurs et, parfois, des brigands, adeptes d’Hermès et de Pan : ils font paître leurs boucs et moutons au son mélodieux de leurs flûtes.
À Éleusis et en Thessalie, ils cultivent les céréales, surtout le blé, et ils célèbrent des « mystères » qui ressemblent étrangement à ceux des Sumériens (et des Akkadiens). Leur « religion » est sans doute plus proche d’un animisme intuitif que d’une réelle mythologie (la pythie en est un bon témoin), mais ils sont sûrement parfois influencés par des religions étrangères (égyptienne, cananéenne et mésopotamienne surtout). Certains de leurs bourgs les plus importants, bien situés, deviendront d’importantes villes achéennes ou grecques par la suite : c’est le cas d’Athènes, de Corinthe, d’Argos, de Pella, de Larissa, de Gyrton, de Delphes, de Dodone, de Crotone… Peu belliqueux, ils fusionnent volontiers avec des peuples « immigrés » qui se montrent suffisamment amicaux : ce fut le cas avec les Lélèges, ce fut le cas avec des Ligures (auxquels ils se joignent notamment pour fonder la nation des Philistins et celle des Tyrrhènes), ce fut le cas aussi avec les Proto-Ioniens et avec certains des Achéens de l’époque mycénienne (royaume d’Athènes, royaume de Nestor et royaume d’Achille…). Mais ce ne sera le cas avec aucun des peuples hellènes (c’est-à-dire tous les Grecs de l’époque classique, à l’exception des Achéens de langue arcado-chypriote), puisque ceux-ci ne souhaiteront que les faire disparaître.
La mythologie présente tous les Pélasges comme un seul et même peuple, originaire d’Arcadie. Or des auteurs comme Hérodote les divisent en plusieurs groupes qui se faisaient quelquefois la guerre entre eux. Je pense que leur unité était simplement culturelle : ils avaient un certain nombre de croyances, de mœurs, d’espaces géographiques et d’habitudes en commun. Mais leurs langues appartenaient sûrement à trois groupes linguistiques différents et, de plus, chacune de leurs régions a constitué une véritable nation particulière, comme ce sera le cas plus tard chez les Grecs. Certains d’entre eux descendaient effectivement des autochtones les plus anciens de la Grèce, ceux qui ont créé d’importantes cultures néolithiques et chalcolithiques dans l’est de la Grèce et dans les îles de la mer Égée. On ne connaît rien de cette langue purement autochtone si ce n’est en se livrant à des hypothèses hasardeuses sur l’onomastique. On n’en a trouvé aucun écrit. D’autres Pélasges étaient originaires du nord des Balkans ou d’Anatolie et étaient pour la plupart d’une langue du groupe linguistique caucasien ou kartvélien – comme les Chaoniens. Quant aux Pélasges tyrrhéniens, ils viennent selon moi du Moyen-Orient en passant par le nord de la Mésopotamie. On connaît un peu leur langue (qui est unique), mais à une époque fort tardive. Malgré les multiples divisions, le vocabulaire culturel commun est devenu important dans ces trois groupes de langues. Pour les Grecs, il n’existait qu’une seule langue pélasge : c’est ce qu’ils ressentaient en entendant parler ces gens, car ils n’ont jamais pris la peine d’étudier le pélasge. »
Ce texte est extrait de mon livre sur les peuples de l’Europe antique.
Donc au moins depuis 5000 avant notre ère, les Pélasges ont occupé quelques régions de l’Anatolie occidentale, le sud maritime de la Thrace, les îles de la Mer Egée, la plus grande partie de la Grèce actuelle, l’Epire, la Macédoine grecque, une grande partie de l’Albanie actuelle… Ils ont aussi colonisé une grande partie de l’Italie. Les premiers indo-européens ne sont pas arrivés dans les Balkans et en Anatolie avant 2000 AC : ce furent d’abord les Mycéniens, les Minyens, les Louwites, les Thraces et sans doute aussi des Ligures (parlant une langue celtique archaïque). Les Illyriens et les Hellènes sont arrivés plus tardivement. Ils ont soumis peu à peu les Pélasges et ont occupé les meilleurs de leurs territoires : cette conquête n’était pas encore terminée à l’époque de Xénophon.

Photo : le site de Dodone, pélasge puis épirote, en Grèce du nord

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