Un dialogue très peu constructif

A la recherche des trois étudiants perdus dans des contrées sauvages, Nikolaus, le futur Saint Nicolas, croise par hasard un méchant philosophe cynique qui ose se moquer de lui. Le texte suivant est extrait de l’historiette « Un hôtel peu recommandable » de mon livre « Bric-à-brac » sous-titré « Poèmes en prose » qui est publié par Edilivre.

« La région a la réputation d’être maudite. Les troupes d’Alexandre ont bien essayé de la pacifier, mais elles se sont retirées après avoir été victimes de graves intoxications dues au miel de rhododendron…
Passant devant une borne-fontaine en pierre du pays et couverte de curieux hiéroglyphes, l’helléniste Niko sait qu’il quitte à présent le district encore un peu habité de Termessos pour pénétrer dans la très barbare Milyade, un monde parfaitement étranger et redoutable pour un personnage aussi cultivé que lui ! C’est alors qu’il croise malencontreusement un certain Ménippe, qui se déplace seul lui aussi. Ce plébéien cynique se moque de sa tenue vestimentaire trop luxueuse à son goût, de son air supérieur et de sa fausse barbe. Il plaint son baudet de devoir obéir à un maître aussi stupide et si méchant ! Le philosophe à la bourse plate ne s’en tient pas à ces quelques remarques déplaisantes. Il se lance dans un long discours plein de véhémence : « Salut et fraternité à toi, le bienfaisant Niklaus fils de la Nixe ! Tu n’as jamais été que l’interprète d’un Dieu et tu insistes toi-même modestement sur le fait que tu ne peux jouer que ce rôle subalterne. Néanmoins tu te sens très heureux et gonflé d’orgueil quand des imbéciles t’acclament et t’honorent comme si tu étais un surhomme ! Tu n’accomplis pas toi-même les miracles, mon bon Nic, tu n’es qu’un instrument de la divine Providence ! Mais à quoi cela sert-il ? Est-ce bien utile ? Ceux que tu sauves ne deviendront pas plus heureux qu’ils ne l’étaient auparavant et la plupart d’entre eux resteront des minables comme ils l’ont toujours été ! Mais c’est bien toi, le medium, qui profites des prodiges accomplis par l’Être Suprême, ça te change ta vie, c’est toi qui en retires de la gloire et de la vanité, c’est toi-même que la foule présente comme un Sauveur ! L’ennui, c’est que ton Sauveur à toi, n’a jamais existé ! Sa vie n’est qu’un roman inventé par des ascètes un peu trop misanthropes, qui croient que tout le monde ne désire plus que se suicider ! Ce Messie demande que les foules s’assemblent derrière lui, qu’elles cessent de s’occuper de leur existence et se laissent mourir en le suivant. C’est une belle manière de sauver l’Humanité ! En fait cet être supérieur qui peut faire s’accomplir des faits prodigieux, n’est rien de plus que « l’âme de la Cité ». En sauvant des existences particulières d’un désastre, il veut montrer que chacun se sent heureux dans la Ville puisqu’on s’accroche à ce soi-disant bonheur comme s’il ne pouvait rien exister de meilleur ! Par là le miracle n’apporte rien de plus que certaines opérations de police, il remet les choses en ordre pour certaines personnes menacées, qui tiennent bien à leur situation ! Il est bon pour rétablir l’état de choses et le conserver, mais pas pour le changer ou l’améliorer ! La Cité affirme pouvoir garantir à tous le confort et la sécurité. Quand, par un malheureux concours de circonstances, des gens ont perdu brusquement les bienfaits que leur octroyait la civilisation et qu’elles sont maltraitées sans recevoir de secours ; l’Être suprême, s’il réalise des merveilles inouïes pour mettre fin à ce malheur, ne fera jamais rien de plus que leur rendre ce qu’ils possédaient auparavant, dont leur confort et leur sécurité. Mais moi, Ménippe, je tiens certes à conserver ma peau, mais je ne veux pour moi ni le confort ni la sécurité, car ils rendent les humains esclaves de la Cité ! Je ne veux pas de ce qui existe, mais c’est un monde différent et nouveau, un monde qui n’existe pas encore mais qu’on peut très bien créer si on le désire, c’est ce monde de la liberté égalitaire qui m’intéresse. Dès lors je pense ce que je veux et personne n’a d’ordre à me donner ! Je fais encore mieux que Diogène, car je n’ai pas besoin d’un tonneau. Je dors par terre, sur l’herbe ou sur les feuilles mortes, le plus souvent hors de l’agglomération. Ton Dieu est conservateur et il refuse avec colère ce monde nouveau auquel j’aspire ! »
Nullement impressionné par ce langage outrancier, Nikolaus réplique simplement : « Je te connais, toi ! Tu as abandonné famille et patrie pour vivre seul et pauvrement. Tu es tellement exigeant que tu ne gardes jamais longtemps tes amitiés. Tu aspires à ce que tout le monde devienne comme toi et tu méprises la divinité autant que les richesses. Tu veux que le monde change ici-bas et tout de suite ! Tu n’as aucun respect pour l’ordre établi, qui est pourtant ce qui existe de plus solide ! Tu te montres insolent sans la moindre retenue envers les voleurs ou les mendiants presque autant qu’envers les rois ou les riches ! De ton point de vue très radical, il faut que les pauvres cessent d’avoir envie de devenir riches et il indispensable surtout que tous les riches deviennent des pauvres ! Tes propos séditieux sèment le désordre sur l’agora et dans tous les quartiers les plus populeux des grandes villes ! Au lieu de rêver que la société leur deviendra meilleure après leur trépas, les esclaves qui te font confiance, préfèrent se soulever contre leurs maîtres pour créer sur-le-champ un ordre qui leur soit plus favorable ! Les races, la hiérarchie, le respect des traditions n’existent même pas pour toi ! C’est tous les honnêtes citoyens que tu te plais à insulter, pas seulement moi ! Tu traites même certains philosophes grecs célèbres, qui te ressemblent pourtant un peu, d’« imposteurs » et de « charlatans » : tu les accuses eux aussi d’être orgueilleux ! Selon toi, ils n’aiment que leur renommée et les récompenses que leur offrent les grands de ce monde : ce n’est pas ainsi qu’on sert la philosophie, ils souhaitent seulement que leur philosophie leur serve à devenir riches et célèbres.
Mais crois-moi, je ne suis nullement prétentieux, quant à moi ! Je ne suis que le serviteur dévoué du Seigneur, je ne fais qu’obéir aux desseins de la divine Providence, qui sont impénétrables par notre esprit ! Je n’ai donc même pas besoin de comprendre ce que je fais : Il pense pour moi ! »
– Raisonnement d’esclave qui adore ses chaînes ! », rétorque Ménippe. Son visage présente alors les traits colériques figés de certains masques de tragédie ! Il part en bougonnant.
Satisfait de le voir s’éloigner et disparaître peu à peu dans une autre direction que la sienne, Nikolaus peut reprendre paisiblement sa marche. Ce n’était qu’un dialogue de sourds. Il pense de nouveau à sa mission, qui est de trouver les trois adeptes égarés et de les mettre sur le bon chemin. Mais il se demande si leur errance n’est pas en partie due à leur manque de discipline. Ces jeunes croient tout savoir des choses humaines et des mystères divins parce qu’ils ont lu énormément. Mais la vérité ne se trouve pas dans les livres : on ne peut la découvrir qu’au fond de soi-même pour autant qu’on soit capable réellement de rechercher en permanence la Vérité. »

L’image Pixabay représente le saint Nicolas de notre folklore occidental, personnage d’Anatolie importé et fortement réinterprété par des participants aux Croisades. Ceci dit, mes deux textes sur ce personnage ne sont pas historiques non plus et ils mêlent de la fiction aux faits réels rapportés par des témoignages antiques.

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